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Bourrage de crâne : Jean-Michel Aphatie est il un chien ? a propos de la censure du film Merci Patron

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A propos de la censure du film , retour sur l’affrontement de classe Ruffin – classe des travailleurs vs Lagardère Europe 1 classe capitaliste

Jean-Michel Aphatie est-il un chien ?

par Denis Souchon, Henri Maler, mercredi 9 mars 2016

À l’évidence, Jean-Michel Aphatie n’est pas un chien ! C’est un grand professionnel qui, quand il le croit nécessaire, remplit sa fonction… à la façon d’un chien de garde. Un chien de garde indigné par cette métaphore qui, à défaut d’être poétique, ne manque pas de réalisme, comme l’a montré, une fois de plus, son récent entretien avec François Ruffin.

I. Où il est question d’un os qui ne passe pas

Le 25 février 2016, Jean-Michel Aphatie publie sur son blog un article dans lequel il s’interroge doctement « Chiens de garde, la laisse et l’os : pourquoi des métaphores canines pour parler du journalisme ? ». Et le savant homme de s’insurger.

Admirons son talent, puisqu’il réussit le tour de force, surprenant pour un individu si cultivé, de ne parler à aucun moment du livre de Paul Nizan (Les , 1932), de celui de Serge Halimi (Les Nouveaux Chiens de garde, paru en 1997 et actualisé en 2005) et du documentaire Les Nouveaux Chiens de garde (sorti en 2012, réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat).

Célébrons sa probité, puisque la métaphore qui le chagrine, contrairement à ce qu’il affirme, ne vise pas le journalisme, ni les journalistes, mais quelques gardiens du temple médiatique (et de l’ordre social).

Et saluons sa finesse quand il écrit : « Il faut d’ailleurs noter, et ceci n’étonnera pas grand monde, que de tels qualificatifs sont employés aussi bien par ceux qui affirment se situer à la gauche de la gauche, individus autoproclamés de la “vraie” gauche par opposition à la “fausse” qui gouverne, que par des militants souverainistes ou d’extrême droite. Nul étonnement en effet tant les points de croisement sont nombreux entre ces deux mondes en apparence éloignés. » Si peu éloignés qu’Aphatie annonce le métissage de ces « deux mondes », ne laissant à la critique de la médiacratie que le choix d’être ou bien d’extrême droite, ou bien d’extrême droite.
Mais quel est donc cet os qui lui est resté en travers de la gorge ? Un cadeau que lui a offert François Ruffin, la veille de la publication du billet, au terme d’une brève saga médiatique.

  Premier épisode. Le vendredi 19 février à 12h03, Europe 1 confirme par mail une invitation (faite trois semaines auparavant) à François Ruffin pour l’enregistrement le lundi 22 février et une diffusion le mardi 23 février dans « Europe 1 social club » d’une interview consacrée à Merci patron !. 4 minutes et 42 secondes plus tard, François Ruffin reçoit un nouveau mail d’Europe 1 lui annonçant que « l’interview était annulée » [1].

  Deuxième épisode. Le jour même, les réactions de solidarité se multiplient face à une censure qui semble s’expliquer par l’identité du héros du film : Bernard Arnault, milliardaire et première fortune de France, patron de LVMH, propriétaire des Échos ou du Parisien et l’« un des principaux annonceurs publicitaires, en particulier de la presse magazine et des titres détenus par Arnaud Lagardère » (le propriétaire d’Europe 1) [2].

 Troisième épisode. Le samedi 20 février, après avoir tenté d’expliquer l’acte de censure par la nécessité de trouver un contradicteur pour évoquer un film « polémique », Europe 1 fait volte-face et invite François Ruffin pour le soumettre à un interrogatoire en direct, confié à Jean-Michel Aphatie, le mercredi 24 février [3]. Ce faisant, Europe 1 remplace in extremis un animateur d’entretien – Frédéric Taddéi – par un contradicteur : Jean-Michel Aphatie, chargé de mission.

  Quatrième épisode. Le mardi 23 février, François Ruffin adresse une « Lettre ouverte à Jean-Michel Aphatie » dans laquelle il défie « le porte-parole de l’homme le plus riche de France [Bernard Arnault] » et lui annonce : « Tel un kamikaze des ondes, je viens pour commettre un attentat radiophonique » [4]. Cette annonce provocatrice n’était pas sans risques, face à un chargé de mission aguerri et prêt à toutes les parades.

  Enfin Jean-Michel Apathie parut. Le 24 février 2016, à 12h45, dans « Europe Midi » sur Europe 1, à l’occasion de la sortie en salles de Merci patron !, Jean-Michel Aphatie reçoit François Ruffin, le réalisateur de ce film. Et l’entretien s’achèvera par l’offrande, par l’interviewé, d’un os en plastique à l’intervieweur.

Comme on le voit, « l’entretien » avait déjà commencé avant l’entretien lui-même. Il met face à face non un journaliste et son invité, mais les protagonistes d’un affrontement qui est loin d’être dénué de toute signification sociale. Au cours de cet affrontement, Jean-Michel Aphatie (qui sait être dégoulinant de sollicitude quand il a affaire à des interlocuteurs qu’il juge dignes de lui) a fait usage de toutes les ficelles du métier – disons de… garde-barrière, pour ne pas l’offenser… – afin de neutraliser son invité, qui a l’outrecuidance de critiquer l’oligarchie dont fait partie le patron de… Jean-Michel Aphatie. Un garde-barrière revêtu d’un uniforme de cuisinier.

II. Où il est question de la cuisine d’un chef

Cet entretien, en effet, expose involontairement les recettes et tours de main qui font la réputation d’un grand cuisinier passé maître dans l’art d’étouffer dans l’œuf tout début de contestation de l’ordre établi.
Recette n°1 : Neutraliser en déformant
Jean-Michel Aphatie commence l’interview en n’évoquant aucune des péripéties, gênantes pour la réputation de son employeur, dont elle est l’aboutissement. Seul l’intéresse le film, du moins dans l’interprétation d’emblée tronquée, voire mensongère, qu’il juge utile d’en retenir !

« [Merci patron !] qui met en scène un couple d’ouvriers du Nord au chômage, ils ont travaillé pour une filiale de LVMH, ils sont au chômage depuis 4 ans. Et avec vous, François Ruffin, ils contactent la direction de LVMH, ils veulent en quelque sorte un dédommagement pour ce que LVMH leur a fait subir, et LVMH à la surprise générale, peut-être à la vôtre, peut-être pas, va leur verser 40 000 euros. J’imagine que quand vous avez monté tout ce scénario et quand vous l’avez filmé, parce que c’est la vraie vie, vous en avez été un peu surpris. »

Comme si le couple de chômeurs avait bénéficié, après une simple prise de contact, d’un geste de charité désintéressé ! Comme si le versement de 40 000 euros n’avait pas été effectué sous condition de silence de ses bénéficiaires et au terme d’une lutte qui est l’objet même du film !
Recette n°2 : Neutraliser en plaisantant
François Ruffin, plutôt que de répondre à la suggestive suggestion de Jean-Michel Aphatie, préfère lui remettre un fromage du Nord (un maroilles) en lui demandant de le donner à Arnaud Lagardère, propriétaire d’Europe 1, afin de le remercier « pour le plan com’ » suscité par la censure du passage dans l’émission de Frédéric Taddéi et l’« élan de solidarité » que cette censure a provoqué. Jean-Michel Aphatie, en professionnel chevronné, tente de désamorcer la critique. D’abord avec bonhomie : « C’est très bon le maroilles j’en ai déjà mangé. J’ai été rubricard à La Voix du Nord dans l’Aisne, donc je connais le maroilles et j’en ai mangé. » Puis en faisant mine de remercier François Ruffin pour ses remerciements : « C’est très gentil […] Écoutez, ces remerciements lui [Arnaud Lagardère] iront droit au cœur. »
Recette n°3 : Neutraliser en recentrant
Mais comme François Ruffin insiste sur la solidarité d’oligarques entre Arnaud Lagardère et Bernard Arnault, Jean-Michel Aphatie tente d’esquiver cette mise en cause, en feignant la sollicitude pour son invité et en lui rappelant qu’il est supposé parler de son film, baptisé « documentaire » :

« Et je pense, je pense que vous avez conscience que le temps de parole que vous prenez là pour remercier Arnaud Lagardère, à qui je ferai passer le maroilles, c’est du temps de parole que vous n’aurez pas pour parler de votre documentaire. Et d’ajouter, pour revenir à son (étrange…) question initiale : « Est-ce que vous avez été surpris de la somme qu’ont récupérée les époux… »

Marquons une pause. Jean-Michel Aphatie prétend parler du film en réduisant son sens et son enjeu à la somme perçue par les époux Klur. François Ruffin prétend qu’il s’agit d’un film qui met en cause l’oligarchie. C’est très exactement ce dont Jean-Michel Aphatie a décidé qu’il ne fallait pas parler. Les recettes suivantes en découlent aussitôt. Et d’abord :
Recette n°4 : Neutraliser en coupant la parole
Dans sa « Lettre ouverte à Jean-Michel Aphatie » évoquée plus haut, François Ruffin mentionnait la vidéo d’un entretien daté du 7 novembre entre Jean-Michel Aphatie et Bernard Arnault. Et il relevait cette répartition du temps de parole : « 1’36’’ de temps de parole pour vous, présentation comprise, et le reste, 5’46’’ pour votre interlocuteur – soit 21,7% pour vous, et 78,3% pour lui ». Et il précisait : « Bref, vous ne l’interrompez pas trop et il peut dérouler tranquillement son argumentaire. Nul doute que vous me réserverez le même traitement. »

Le « traitement » réservé à François Ruffin ? Jean-Michel Aphatie s’octroie plus de 40 % de temps de parole, soit deux fois plus qu’avec le patron de LVMH, et interrompt plus de 25 fois François Ruffin alors qu’il n’avait osé « interrompre » (avec déférence)… qu’une seule fois le milliardaire. Selon que vous serez Ruffin ou Arnault…
Recette n°5 : Neutraliser en simulant un contrat tacite
Pour parvenir à déjouer la tentative d’« attentat radiophonique » (imprudemment) annoncée par François Ruffin et pour tenter de juguler son expression, Jean-Michel Aphatie n’a eu de cesse de lui rappeler le contrat implicite (qui lie l’interviewer et l’interviewé). Ce contrat qu’ont en tête presque tous les auditeurs (et cela alors que la plupart d’entre eux ignorent l’affrontement dont l’entretien n’est que le dernier épisode) dans la version qu’en propose Jean-Michel Aphatie est le suivant : la conversation doit porter sur le film et non sur le sens qu’entend donner François Ruffin à ce film et donc à cette conversation – celui d’un « combat contre l’oligarchie » que représente Bernard Arnault, mais aussi Arnaud Lagardère, propriétaire d’Europe 1. Rien de plus simple alors pour Jean-Michel Aphatie que d’endosser le rôle de celui qui respecte et veut faire respecter à François Ruffin les règles de la bienséance, quitte à l’interrompre fréquemment pour lui rappeler le thème de l’interview.

Ce qui donne lieu à des interventions qui alternent les rappels à l’ordre (« Alors de quoi on parle ? » ; « On parle de votre documentaire ou on en parle pas ? ») et la simulation de la liberté d’expression concédée à l’interlocuteur : « Ah bon d’accord. Bah parlez de ce que vous voulez alors. »

Avec cette touche finale qui signe le triomphe du critique de cinéma : « Bon vous ne voulez pas parler de votre documentaire. Libération dit : au fond, ce que vous avez filmé ne montre pas grand-chose, c’est une fable bien faite, mais on reste un peu sceptique sur le message qui est le vôtre. » [5]

Jean-Michel Aphatie : « On reste un peu sceptique… »

Recette n°6 : Neutraliser en tournant en dérision

Il suffit pour cela de discréditer les visées subversives de l’invité par l’appel au réalisme des auditeurs et en lui parlant comme à un enfant que l’on essaie de raisonner.

François Ruffin tente de présenter le film comme un film de combat contre l’oligarchie et s’attire sarcasmes et ricanements de Jean-Michel Aphatie : « Sauf à vous méprendre sur votre propre pouvoir, vous n’êtes pas prêt à renverser l’oligarchie […]. À moins que vous ne pensiez que ce renversement-là est tout proche dans les minutes qui viennent et qu’à partir de ce studio […] l’appel au coup d’État que vous avez lancé peut trouver quelque écho, à moins que vous ne pensiez cela… »

François Ruffin s’étant risqué à affirmer que le film enfonce un coin dans la domination de l’oligarchie, Jean-Michel Aphatie riposte : « Vous ne vous accordez pas trop de pouvoir ? »

Le pouvoir de Jean-Michel Aphatie, en revanche, n’est pas contestable.
Recette n°7 : Neutraliser en montrant ses crocs

Jean-Michel Aphatie, en effet, se comporte alors avec François Ruffin comme un châtelain avec un de ses domestiques, ainsi que le montrent les deux extraits ci-dessous.

 
– François Ruffin : « J’ai cinq minutes de temps de parole… »
– Jean-Michel Aphatie le coupe : « Ah je sais pas si vous avez cinq minutes, ça c’est pas vous qui décidez du temps de parole »
– François Ruffin : « … sur toute l’année, et vraisemblablement c’est mon dernier passage à Europe 1… »
– Jean-Michel Aphatie (le coupe) : « Mais peut-être pas, non non. »
– François Ruffin : « Peut-être pas. Peut-être qu’Europe 1 sera renationalisée ou qu’on peut espérer quelque chose comme ça et que je serai à nouveau invité… »
– Jean-Michel Aphatie le coupe : « On vous reçoit avec plaisir vous savez, on vous reçoit avec sympathie vous savez, voilà, avec tranquillité. »

Ayant complètement occulté l’histoire conflictuelle à l’origine de cette interview, Jean-Michel Aphatie tente de faire croire aux auditeurs que François Ruffin ne doit sa présence au micro d’Europe 1 qu’au bon vouloir de sa seigneurie Aphatie, tout en condescendance :

 
– François Ruffin : « […] je ne suis pas là parce que vous m’avez accordé ce temps de parole … »
– Jean-Michel Aphatie (le coupe) : « Vous êtes là, vous savez pourquoi vous êtes là ? »
– François Ruffin : « Bah dites-moi. »
– Jean-Michel Aphatie : « Parce qu’on vous a invité »
– François Ruffin : « Non … »
– Jean-Michel Aphatie : « Sinon vous ne seriez pas là. »
– François Ruffin : « Non, non, vous êtes là parce qu’il fallait éteindre… »

François Ruffin voulait sans doute soutenir qu’Europe 1 avait été obligé de l’inviter pour répliquer à la mobilisation contre la censure. Il ne pourra pas achever sa phrase : Jean-Michel Aphatie, non sans arrogance et contre toute vraisemblance, défend la libéralité de sa station.


– François Ruffin : « Non, non, vous êtes là parce qu’il fallait éteindre… »
– Jean-Michel Aphatie : « Si on ne vous avait pas invité Monsieur Ruffin, vous ne seriez pas là »
– François Ruffin : « Alors c’est toujours vous qui tendez l’os, c’est toujours vous qui tendez l’os ? Vous croyez ça ? »
– Jean-Michel Aphatie : « Et on vous a invité, vous savez pourquoi on vous a invité ? Parce qu’on avait envie de vous inviter, voilà. »

François Ruffin fait alors couiner un os en plastique puis le remet à Jean-Michel Aphatie
– Jean-Michel Aphatie : « Voilà donc ça c’est un os, voilà… »
– François Ruffin : « C’est un os que je vous remets… »
– Jean-Michel Aphatie (le coupe) : « Et monsieur Ruffin se lève et il va quitter le studio mais nous vous remercions d’avoir accepté l’invitation d’Europe Midi, et nous vous ré-inviterons pour votre prochain documentaire. Merci Patron !, ça sort en salle aujourd’hui ! »

La fin de l’interview résume l’affrontement et, en particulier, le combat livré par Jean-Michel Aphatie. En s’efforçant de rester courtois (non sans laisser échapper des répliques et quelques intonations d’une suave agressivité) et en donnant l’impression d’être centré uniquement sur son travail d’intervieweur, Jean-Michel Aphatie a tenté de faire passer François Ruffin pour un malotru mal élevé qui refuse la discussion.

* * *
Quoi que l’on pense de la prestation de François Ruffin (qui n’a pas toujours convaincu celles et ceux qui l’ont soutenu face à Europe 1), force est de constater qu’il a eu affaire à un grand professionnel et qu’il est décidément malaisé de déjouer et de contester dans les médias dominants la domination qu’ils exercent. Il faut en effet compter avec la force d’un dispositif incarné/intégré par un intervieweur parfaitement affûté et entraîné à user de tous les moyens de neutralisation d’une parole qui va à contre-courant du prêt-à-opiner dominant [6].

Jean-Michel Aphatie et ses semblables ne sont pas seulement des rouages : ce sont aussi des agents (très actifs) d’une domination multiforme qu’ils exercent sur leur propre terrain et à leurs propres conditions.

L’entretien de François Ruffin avec Jean-Michel Aphatie confirme la leçon de Spinoza (un adhérent récent d’Acrimed…) : « Il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie. » Tout ne peut pas être dit, n’importe où et devant n’importe qui. Nombreux sont les contestataires – nous-mêmes y compris – qui l’ont appris et l’apprendront à leurs dépens : les rapports de forces nécessaires (pour pouvoir réellement s’exprimer dans un entretien) ne se construisent pas prioritairement devant les micros. Et devant les micros, des conditions sont requises pour pouvoir exposer des « idées vraies » (ou du moins peu admises) de manière recevable pour des auditeurs non préparés à les entendre, et cela face à des intervieweurs qui se comportent en chiens de garde, garde-barrières ou chefs cuisiniers : au choix !
Henri Maler et Denis Souchon (grâce à la transcription réalisée par Martin Coutellier)

N.B. – Passer dans les médias ? Avec quel objectif ? Dans quelles conditions ? Avec quelle stratégie compte-tenu de l’objectif fixé et des probables conditions d’intervention ? Avec quelles chances de pouvoir réellement s’exprimer ? Sans prétendre au rôle (peu recommandable) de conseiller en communication, nous reviendrons sur ces questions qu’il nous est déjà arrivé d’aborder [7].

Le film Merci patron ! censuré au Parisien

Communiqué des syndicats SNJ, FO, SNJ-CGT et de la SDJ du Parisien (Acrimed).

Les syndicats SNJ, SNJ-CGT et FO ainsi que la SDJ ont été reçus lundi à leur demande par le directeur de la rédaction à propos du film Merci patron ! dont notre journal n’a pas parlé sur décision « assumée » de Stéphane Albouy.

Ce film auquel le journal Le Monde a consacré deux pages et Le Canard Enchaîné une demi page met en scène le groupe LVMH. Bien que diffusé dans moins de 10 salles parisiennes et une trentaine en province, il a attiré 80 000 spectateurs – ce qui est un très gros succès pour un film hors des grands circuits de diffusion – et fait l’objet d’un énorme buzz sur les réseaux sociaux.

Pourtant, ordre a été donné aux confrères du service culture-spectacle qui avaient visionné le long métrage de ne pas le chroniquer, fut-ce en 10 lignes. De même a été repoussée plus tard une proposition de sujet du service politique sur le buzz suscité à gauche par le film sous prétexte qu’il s’agissait « d’un sujet militant », « et qu’il y avait d’autres sujets prioritaires ce jour là ». L’argument est étonnant car s’il ne faut plus parler dans nos colonnes des actes militants, la rubrique politique a-t-elle encore une raison d’être ?

À nos yeux, et malgré les dénégations de la direction, c’est un acte de censure qui a été posé. Ou plus précisément d’auto censure. Demain sera-t-il impossible de parler d’une marque appartenant à LVMH ou de Bernard Arnault autrement qu’en termes laudateurs ? Aura-t-on le choix entre louange bien dosée ou silence honteux ? En l’espèce, c’est le silence qui a été choisi et cela nous semble encore plus préjudiciable à l’image et l’intégrité de la rédaction vis-à-vis de ses lecteurs comme des observateurs.

Stéphane Albouy a justifié sa décision en la banalisant : « C’est mon choix, un arbitrage comme j’en fait des dizaines d’autres ». Sauf que si l’arbitrage est banal, le sujet lui est loin de l’être. « Il fallait voir le film. Ce que j’ai fait » a-t-il dit. Il ajoute n’avoir pas voulu « même en 10 lignes, faire la promotion d’un procédé déloyal, malhonnête qui a instrumentalisé les Klure » (un couple licencié par une filiale de LVMH, menacé d’expulsion de sa maison, auquel le groupe de Arnault, sous la menace du réalisateur, donne 40 000 euros et un CDI au mari chez Carrefour en exigeant en retour le secret absolu). Faudra-t-il donc désormais passer sous silence toutes les enquêtes menées en caméra cachée ou sous couvert d’anonymat de type « Cash Investigation » ? Si le procédé est à condamner, Le Parisien doit avoir la liberté de le dire et d’interroger ce fait.

Ainsi, par exemple, la critique du film aurait pu être assortie d’un édito, ou d’un billet, sous la plume du directeur de la rédaction, pour poser clairement un certain nombre de reproches quant aux procédés du film, mais en garantissant ainsi l’indépendance de la rédaction.

Stéphane assure qu’il n’y a eu aucune pression ni consigne venue d’en haut. Nous le croyons volontiers. C’est justement le principe de l’autocensure que de rendre inutile les pressions, en anticipant la conduite supposément attendue.

Se pose alors la question de la confiance dans la direction de la rédaction à garantir notre liberté éditoriale et notre capacité à faire notre métier de journaliste, au risque de déplaire à notre puissant actionnaire. Nous étions attendus sur ce premier virage, comme nous l’étions par le passé pour parler des accidents sur le Paris-Dakar ou du dopage sur le Tour de France, propriétés du groupe Amaury. Il n’y avait qu’une bonne option : faire notre travail normalement et librement.

Au final, le choix retenu est toxique : le silence pour lequel a opté le directeur de la rédaction est un message dangereux envoyé à l’actionnaire LVMH.

Les syndicats SNJ, FO, SNJ-CGT et la SDJ du Parisien

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